Eloge funèbre de Paul Roberti de Winghe, Bourgmestre de Bossut qui remplaça Monsieur Léon Degrève. (Bossut, ce premier février 1968)
Mesdames, Messieurs,
Une nouvelle fois, le glas a sonné au clocher de notre église de Bossut : c’est le douloureux rappel de la mort, qui avec tant d’insistance vient tristement frapper les foyers de ce village.
Et c’est ainsi qu’avec une grande peine nous avons appris dimanche dernier le décès de notre concitoyen, Monsieur Léon Degreve, ancien bourgmestre de cette commune.
Au nom de l’Administration Communale de Bossut-Gottechain, au nom de la Commission locale d’Assistance Publique, au nom du Conseil de Fabrique de l’Église Notre-Dame de Bossut, en mon nom personnel, il m’appartenait de rendre un dernier et solennel hommage à cet homme qui consacra plus de quarante-six années de sa vie à la gestion de « la chose publique » et au bien de cette paroisse, à cet homme qui vint un jour me demander d’assumer la relève.
Né le 19 août 1885 à Tourinnes-la-Grosse, issu d’une famille terrienne, Léon Degreve y épousa le 18 février 1909 Mademoiselle Marie-Espérance Van Langendonck. Bientôt – c’était en août 1909 – le jeune ménage s’installait à Bossut dans la Ferme Leclercq, qu’ils venaient de reprendre. C’est là qu’ils eurent la joie d’avoir trois enfants, c’est là qu’ils vécurent du dur labeur de la terre, exploitant leur ferme avec sagesse ; c’est là aussi qu’une première fois la mort devait apporter à ces jeunes parents une grande souffrance : Marthe, l’aînée des enfants, charmante petite fille dont la grande photo orne la salle familiale, mourait à l’âge de huit ans le 3 février 1917. Plus tard, le deuil allait une nouvelle fois marquer ce foyer : le 27 août 1953, Madame Degreve mourait, à l’âge de 68 ans à Bossut.
S’il aimait cette terre, qui de terre d’adoption était devenue véritablement une part de lui-même, il se souciait aussi et aimait les habitants de cette commune. Dans toute la force de l’âge, à 36 ans, il se lança dans la politique communale : il s’y consacra avec son cœur et son esprit. Avec le tempérament de lutteur qui marquait sa forte personnalité, sa carrière devait être longue, bien remplie, passionnée. Élu conseiller communal de Bossut-Gottechain le 24 avril 1921, il fut nommé Bourgmestre par arrêté royal du 5 septembre suivant : il succédait dans cette lourde tâche à Monsieur Paul Houbaert, qui avait assumé ces délicates fonctions pendant la première guerre et les années qui suivirent.
Je me dois de rappeler ici, au seuil de sa tombe, les termes du discours que Léon Degreve prononça le 24 septembre 1921 devant les Conseillers communaux, lors de son installation en tant que Bourgmestre, texte qui demeure consigné dans nos annales communales :
« N’oublions jamais, Messieurs – disait-il – que la critique est aisée mais que l’art est difficile. » Il continuait : « N’oublions pas, Messieurs, que quelles que soient nos idées ou nos convictions politiques, nous sommes tous ici pour gérer le mieux possible les intérêts de la commune, et pour faire cela convenablement, il y a une condition essentielle, et c’est celle qui est inscrite depuis 1830 dans les Annales de notre chère Belgique : “L’Union fait la force”. »
Ces paroles gardent aujourd’hui un caractère de gravité, un ton d’actualité poignante, alors que notre pays se trouve plongé dans de douloureuses et incompréhensibles querelles linguistiques.
Comme il l’avait dit ce même jour, il allait tâcher « de faire l’impossible » pour le bien-être et la prospérité de sa commune : il fut un administrateur avisé et actif, un conseiller apprécié. Lors des élections ultérieures, les 10 octobre 1926, 30 novembre 1932, 16 octobre 1938, ses concitoyens confirmèrent avec confiance son mandat politique et il plut à Sa Majesté le Roi de le nommer à quatre reprises Bourgmestre de cette commune.
Les années passaient : le village avait fêté, dans la liesse et dans la joie, le centenaire de l’Indépendance de la Belgique, mais sur le plan international, le climat politique se dégradait lentement : l’Allemagne raciste d’Hitler devenait expansionniste et le 10 mai 1940 notre Patrie était brutalement attaquée, sauvagement envahie par les armées allemandes. C’était la guerre, l’exode, la retraite et finalement la capitulation de notre armée épuisée. Peu après, l’autorité occupante suspendait tous les pouvoirs des autorités légales.
À Bossut surgissait à cette époque – c’était en août 1940 – un événement que l’on ne peut passer sous silence : Léon Degreve était un soir arrêté chez lui par les Allemands, incarcéré dans une cave, transféré à la prison de Saint-Gilles, condamné à neuf mois de prison par la Cour Militaire de Bruxelles pour « attaques haineuses contre le IIIe Reich ». Une telle condamnation, qui pour la première fois se voulait sévère, principalement à l’égard d’un Bourgmestre, devait servir d’exemple. Léon Degreve fut ainsi transféré à Cologne, puis à Liedwich ; il fut finalement libéré après plus de trois mois d’emprisonnement dans les geôles allemandes. Cette libération, il la doit sans doute à la regrettée Reine Elisabeth, qui intervint pour lui auprès de l’occupant. Nous nous devions d’admirer le courage de cet homme, qui n’avait pas eu peur de manifester ses opinions patriotiques.
L’après-guerre n’allait pas arrêter les activités civiques de ce grand lutteur : dès la libération du pays, en septembre 1944, il reprenait ses fonctions mayorales et les remplit jusqu’au premier janvier 1947. Lui qui, 25 ans plus tôt, avait dit « la critique est aisée, mais l’art est difficile » demanda à son fils, ancien combattant et prisonnier de guerre, de prendre la relève en novembre 1946. Six ans après, sa fougue l’incitait encore à lutter personnellement, et après les élections du 12 octobre 1952, il remplit, dans l’opposition cette fois, son mandat de conseiller communal, qui ne fut plus renouvelé en octobre 1958.
Ces échecs d’après-guerre le firent certes beaucoup souffrir ; ce n’est pas pour autant qu’il laissa tomber les bras : il accepta de présider la Commission d’Assistance Publique locale, dès le premier juillet 1950 : cette présidence, il l’exerça pendant six ans et il aima demeurer membre de cette Commission jusqu’au bout, jusqu’à la mort.
Ces fonctions publiques, les unes comme les autres, celles de Bourgmestre pendant plus de 20 ans, celles de conseiller communal pendant plus de 26 ans, celles de membre de la C.A.P. pendant plus de huit ans, il les a remplies avec compétence, avec conscience, avec le souci du bien-être de tous, avec persuasion, dans le contexte politique difficile de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre. La confiance répétée de ses concitoyens souligna ses mérites, les réalisations de son mayorat le rappellent : notamment, l’électrification de la commune, la construction d’une nouvelle classe, à Pécrot, en 1932 ; de grandes améliorations des voiries communales dans les 3 sections de notre commune, en 1936/37, l’urbanisation de la commune décidée le 12 février 1946 et la restauration de l’Église de Pécrot, décidée la même année.
Il connaissait la commune qui était devenue sienne et l’hommage de votre présence ici, en si grand nombre, dans ce petit cimetière rural, révèle votre affection et votre sympathie.
Le souci de « servir » sa commune, il l’eût toujours et notamment en 1958, après les élections communales du 12 octobre. J’évoque ici avec émotion tout l’appui personnel que Léon Degreve apporta alors au regretté commissaire d’Arrondissement, Monsieur Gaillard, à l’effet de clarifier une situation communale dont l’équilibre avait été rompu par la mort trop soudaine de M. Joseph Bailleux, mon prédécesseur.
Le souci de « servir » sa Patrie, il l’eût aussi : son discours d’installation en 1921, les fastes de 1930, son attitude patriotique en 1940 l’illustrent avec suffisamment de grandeur.
Le souci de « servir » Dieu, il l’eût également. Catholique convaincu, chrétien fidèle, il accepta de devenir, dès le 7 juillet 1946, membre du Conseil de Fabrique d’Église de cette paroisse. Ces fonctions, il les remplit pendant plus de 21 ans et ce jusqu’à sa mort. Le témoignage le plus émouvant de sa foi en Dieu, de sa dévotion profonde à Notre-Dame, patronne de son village, n’est-il pas cette jolie petite chapelle, érigée près de la ferme familiale et pieusement dédiée le 8 décembre 1954 à Notre-Dame de la Divine Grâce, Notre-Dame qui avait sauvegardé le père et le fils pendant les atrocités de la guerre.
Malgré la lourde maladie qui, lors du rude hiver 1963-64, le terrassa pour la première fois, Léon Degreve continua à se soucier de toutes ces fonctions civiques qu’il avait assumées et de celles qu’il assumait encore. Ses dernières forces, il les consacra à celles-ci, avec cette vigueur et cette profondeur qu’ont les vrais terriens et les grands chrétiens.
Nous ne pourrons jamais oublier l’exemple de sa vie, de cette longue vie empreinte du dur labeur de la terre, du souci de gestion communale et du souci de Dieu. Son nom demeurera à jamais gravé dans nos annales communales.
Nous avons tenu à lui offrir, comme dernier hommage, ces fleurs ornées de trois couleurs – noir, jaune et rouge –, symbole de notre union nationale, emblème de notre commune Patrie, cette Patrie pour laquelle il a donné le meilleur de lui-même.
Puissent ces quelques mots, puissent nos prières, puissent ces quelques fleurs, témoignage de notre sympathie, apporter quelque réconfort à ses enfants, qui ont soigné leur père vénéré avec tant d’affection, avec tant de patience pendant une si longue et si accablante maladie.
Nous comprenons combien lourde est la séparation, combien douloureuse est la mort d’un père aimé, le décès d’un oncle dont la place était grande dans la commune et dans les cœurs.
À vous, M. Georges Degreve, à vous, Mademoiselle Jeanne Degreve, à vous, Monsieur et Madame Lebrun, à toute votre famille, j’adresse, en notre nom à tous, mes profondes et chrétiennes condoléances.
Bossut, ce premier février 1968.
Paul Roberti de Winghe, Bourgmestre.
